
Il existe une dureté dont on parle peut-être trop peu. Pas seulement celle du cœur qui refuse de croire, mais celle qui peut parfois apparaître au cœur même de notre pratique religieuse.
Une dureté envers soi-même. Une dureté envers celui qui essaie de revenir à Allah. Une dureté envers celui qui tombe après avoir fait des efforts. Une dureté envers celui dont la pratique ne ressemble pas exactement à la nôtre. Et parfois même, une dureté qui se déguise en piété.
On peut tellement vouloir progresser que l’on finit par mépriser nos propres petits pas. On peut tellement vouloir préserver notre religion que l’on finit par rendre son chemin presque impossible à emprunter.
Alors il faut peut-être se demander :
À quel moment notre exigence légitime envers nous-mêmes devient-elle de la dureté ?
Il faut d’abord faire une distinction essentielle. L’Islam ne nous demande évidemment pas de nous abandonner à la facilité. Il y a des obligations. Il y a des interdits. Il y a des efforts qui demandent de la discipline, de la patience et parfois de lutter contre nos propres passions.
La douceur ne signifie donc pas : « Fais ce qui te plaît. »
La miséricorde ne signifie pas : « Tout se vaut. »
Et la facilité voulue par Allah ne signifie certainement pas l’abandon de nos devoirs. Mais il existe une différence immense entre se corriger et se condamner.
Entre dire :
« J’ai péché, alors je dois me repentir et essayer de ne pas recommencer. »
et dire :
« J’ai encore péché. Je suis décidément incapable d’être un bon musulman. »
Dans le premier cas, la faute devient une occasion de retour. Dans le second, elle devient une identité. Et c’est précisément là que la dureté peut devenir dangereuse : lorsque nous cessons de voir nos erreurs comme des choses que nous avons commises et que nous commençons à les considérer comme la preuve de ce que nous sommes.
Or Allah dit :
« Ô Mes serviteurs qui avez commis des excès à votre propre détriment, ne désespérez pas de la miséricorde d’Allah. »
Coran, 39:53 (Qur’an)
Remarquons les mots. Allah ne s’adresse pas à des personnes qui n’ont jamais fauté. Il s’adresse précisément à ceux qui ont commis des excès contre eux-mêmes. Et pourtant, Il ne leur dit pas : « Vous êtes trop loin. »
Il leur dit : « Ne désespérez pas. »
Le péché peut nous éloigner d’Allah. Mais le désespoir de Sa miséricorde peut nous empêcher de revenir vers lui.
Il existe des personnes qui aimeraient sincèrement se rapprocher d’Allah mais qui regardent leur propre vie avec une sévérité telle qu’elles finissent par croire qu’elles n’ont même pas le droit d’essayer. Le repentir n’est pas une récompense réservée à ceux qui ont déjà réussi. C’est une porte ouverte à celui qui veut revenir.
Et parfois, notre dureté se tourne vers les autres.
Elle peut également apparaître lorsque nous regardons la pratique d’un autre musulman. Et au lieu de voir quelqu’un qui marche vers Allah, nous voyons surtout tout ce qu’il n’a pas encore accompli. C’est une autre forme de dureté. Car nous avons alors transformé la religion en classement entre les croyants.
Pourtant Allah nous dit :
« Ne vous attribuez pas vous-mêmes la pureté. C’est Lui qui connaît mieux ceux qui Le craignent. »
Coran, 53:32 (Qur’an)
La piété n’est pas un vêtement que nous pouvons mesurer chez notre voisin. Et surtout il ne faut pas transformer le retour vers Allah en contrat sans droit à l’erreur.
Il y a aussi une injustice particulière que nous pouvons faire subir à ceux qui commencent à pratiquer. Quand la moindre rechute devient une déception. Le moindre mauvais comportement devient une contradiction. Comme si le fait d’avoir décidé de se rapprocher d’Allah signifiait désormais qu’elle ne pourrait plus jamais trébucher.
Mais le cheminement n’est pas la perfection.
Quelqu’un peut sincèrement vouloir changer et avoir encore beaucoup de choses à travailler. Cela ne rend pas nécessairement son effort faux. Cela signifie simplement qu’il est encore en chemin.
Une autre forme de dureté peut naître de notre rapport aux œuvres. Nous avons parfois l’impression que pour entretenir notre foi, il faut constamment faire quelque chose d’extraordinaire. Lire énormément. Multiplier les actes surérogatoires. Changer toute notre vie en quelques jours. Se fixer des objectifs immenses. Puis, après quelques semaines, l’épuisement arrive. Et avec lui, la culpabilité.
Parce que nous avons associé notre foi à une intensité que nous n’étions pas capables de maintenir. Pourtant, le Prophète ﷺ a enseigné quelque chose de profondément différent. Lorsqu’on lui demanda quelles étaient les œuvres les plus aimées d’Allah, il répondit :
« Les œuvres les plus constantes, même si elles sont peu nombreuses. »
Sahih al-Bukhari, 6465 (Sunnah)
Et dans une autre narration :
« Accomplissez les bonnes œuvres avec justesse, rapprochez-vous [de la perfection] et sachez qu’aucun de vous n’entrera au Paradis grâce à ses œuvres seules ; et l’œuvre la plus aimée d’Allah est celle qui est la plus régulière, même si elle est peu abondante. »
Sahih al-Bukhari, 6464 (Sunnah)
Lire deux pages de Coran chaque jour peut sembler dérisoire à côté de quelqu’un qui en lit cinquante. Mais deux pages chaque jour pendant des années racontent une autre histoire. Apprendre un verset et essayer réellement de le mettre en pratique. Faire régulièrement du dhikr. Préserver une prière. Apprendre progressivement. Travailler patiemment sur son caractère. Demander pardon après une erreur. Résister à une mauvaise habitude une fois de plus. Ce sont peut-être des choses qui ne font pas de bruit. Mais la foi est aussi construite avec ces choses silencieuses.
Le problème n’est pas de vouloir progresser.
Le problème est de croire que progresser signifie nécessairement faire toujours davantage. Parfois, progresser signifie approfondir ce que l’on fait déjà.
Alors où se trouve l’équilibre ? Peut-être ici :
Ne sois pas indulgent avec ton péché au point de ne plus vouloir le combattre.
Mais :
ne sois pas dur envers toi-même au point de croire que tu n’as plus le droit de revenir.
Qu’Allah nous accorde la bonne compréhension.