
L’un des pièges les plus silencieux du Ramadan est la perte de temps. Un mal discret, souvent banalisé, mais dont les conséquences sont lourdes. Car on peut jeûner tous les jours, prier à l’heure, s’abstenir de manger et de boire… et pourtant passer à côté de l’essentiel.
Ibn Qayim رحمه الله a dit :
« La perte de temps est pire que la mort. Parce que la perte de temps te sépare d’Allâh et de la demeure de l’au-delà, tandis que la mort te sépare de ce bas-monde et de ses gens. »
(Al-Fawaîd)
La perte de temps ne signifie pas forcément l’oisiveté totale. Elle se cache parfois derrière des activités permises, voire utiles, mais qui finissent par occuper tout l’espace du cœur. Des heures passées en cuisine, à multiplier les plats comme si l’abondance sur la table garantissait la bénédiction. Des soirées entières devant la télévision, à laisser le corps digérer pendant que l’âme s’alourdit. Des heures défilant sur le téléphone, à consommer du contenu sans fin, jusqu’à ce que la fatigue remplace la présence du cœur.
Le danger n’est pas seulement ce que l’on fait, mais ce que ces choses prennent de notre temps pour Allah. Ce mois est une invitation à la réorganisation complète de la vie intérieure. À recentrer ses journées sur ce pour quoi nous avons été créés : adorer Allah sans détour, sans dispersion, sans fuite. Même les responsabilités du quotidien sont appelées à être vécues différemment — avec intention, mesure et conscience.
Le Ramadan n’est pas un mois où l’on ajuste l’adoration à nos habitudes ; c’est un mois où l’on ajuste nos habitudes autour de l’adoration. Or, beaucoup organisent leurs journées comme le reste de l’année, en y ajoutant simplement le jeûne — parfois même en y retirant l’effort, en dormant davantage, en retardant les prières, en vivant la nuit et en fuyant le jour. Dormir tout le temps du jeûne n’est pas une victoire sur soi. Rattraper ses prières à la hâte n’est pas un accomplissement.
Réduire le Ramadan à une abstinence alimentaire, c’est oublier que le corps jeûne pour que le cœur se réveille.
Il ne s’agit pas de supprimer toute activité mondaine, mais de refuser qu’elle devienne centrale. Le croyant conscient ne cherche pas à remplir ses journées ; il cherche à les orienter. Car le vrai gâchis du Ramadan n’est pas de manger par oubli, mais de laisser passer les jours sans que le cœur ne s’élève.
Un mois durant, Allah nous offre un temps allégé de distractions spirituelles, un temps où les portes sont ouvertes, où les récompenses sont multipliées. Le perdre volontairement, c’est œuvrer à perte, même en ayant jeûné.
Hassan Al-Basri رحمه الله disait :
« Ô Enfant d’Adam, tu n’es (en réalité) que des jours… Lorsqu’un jour passe, c’est en fait une partie de toi qui s’en va. » (Hilayatu al-awiliyya Vol 2 p 148)
Celui qui comprend la valeur du temps du Ramadan ne demande pas :
« Que puis-je faire après avoir tout accompli ? »
Mais plutôt :
« Qu’est-ce qui mérite vraiment mon temps pendant ce mois ? »