
La comparaison est l’un des pièges les plus répandus du Ramadan. Un piège discret, souvent justifié par de “bonnes intentions”, mais qui détourne progressivement le cœur de sa direction première.
On se met à regarder autour de soi. Qui prie plus longtemps. Qui fait plus de raka‘at. Qui jeûne avec plus d’aisance. Qui multiplie les rappels, les lectures, les gestes visibles. Et sans s’en rendre compte, la foi cesse d’être un chemin intérieur pour devenir une mesure extérieure.
La comparaison fausse la valeur des actes. Elle nous pousse à juger à partir de ce qui se voit, alors qu’Allah regarde ce qui se cache. Nous ignorons les combats silencieux, les intentions profondes, les blessures invisibles. Nous ne savons pas ce que chacun porte, ni ce que chacun tente de réparer à travers ses actions. Ce que tu prends pour de la démonstration est peut-être une lutte. Et ce que tu estimes discret peut cacher une sincérité immense.
« Toute âme est l’otage de ce qu’elle a acquis. » (Sourate Al-Muddathir, 74:38)
Mesurer sa foi à celle des autres, c’est oublier que chaque cœur a son rythme, ses failles, son histoire. Allah ne nous a pas créés identiques dans nos capacités, nos épreuves ou nos chemins. Comparer des parcours si différents revient à nier Sa sagesse.
Peu à peu, celui qui compare cesse de vivre sa foi pour lui-même. Il ne cherche plus l’agrément d’Allah, mais la supériorité morale. Et cette dérive est dangereuse, car elle transforme les frères en rivaux. Comme si un classement invisible nous attendait aux cieux, comme si la proximité d’Allah se gagnait au détriment de celle des autres.
L’Imam Mouslim (2564) rapporte d’après Aboû Hourayrah que le Prophète صلى الله عليه وسلم a dit :
«Ne vous jalousez pas les uns les autres, ne vous détestez pas, ne vous espionnez pas, ne vous épiez pas, n’essayez pas de flouer vos frères dans la vente, et soyez – ô serviteurs d’Allah – des frères. C’est un mal suffisant pour l’homme que de mépriser son frère. Le musulman, dans tout ce qui le compose, est sacré : son sang, ses biens et son honneur.»
Or, on ne s’élève pas en écrasant. On ne se rapproche pas d’Allah en méprisant Ses serviteurs. La foi qui se nourrit de comparaison finit par s’empoisonner elle-même.
Le Ramadan n’est pas un terrain de concurrence. C’est un espace de réparation. Un mois où chacun est appelé à se mesurer non pas aux autres, mais à ce qu’il était avant. À ses propres manquements. À sa propre négligence. À son propre cœur.
La seule comparaison permise est intérieure : suis-je plus sincère ? plus humble ? plus conscient ? Si tes actes t’éloignent des gens mais te rapprochent d’Allah, ils sont bénis. Mais s’ils te rapprochent des gens en t’éloignant de ton humilité, ils sont un avertissement. Et surtout pour s’éloigner du piège de tomber dans l’orgueil.
« J’écarterai de Mes signes ceux qui, sans raison, s’enflent d’orgueil sur terre.» (sourate 7 Al A’râf verset 146)
Rivaliser avec ses frères est une perte immense. Car pendant que l’on observe leurs efforts, on oublie de surveiller son intention. Pendant que l’on compte leurs actes, on néglige la profondeur des siens.
« Sachez que la vie présente n’est que jeu, amusement, vaine parure, une course à l’orgueil entre vous et une rivalité dans l’acquisition des richesses et des enfants. Elle est en cela pareille à une pluie: la végétation qui en vient émerveille les cultivateurs, puis elle se fane et tu la vois donc jaunie; ensuite elle devient des débris. Et dans l’au- delà, il y a un dur châtiment, et aussi pardon et agrément de Dieu. Et la vie présente n’est que jouissance trompeuse. » Sourate 57, verset 20
Le Ramadan nous appelle à baisser les yeux sur les œuvres des autres pour lever les yeux vers notre propre cœur. À invoquer pour ceux qui font plus, plutôt qu’à se sentir diminué. À se réjouir du bien chez autrui, car le bien ne se raréfie pas en étant partagé.